Alain Giresse : "Des à-côté qui, heureusement, n'existent plus maintenant"

Alain Giresse : "Des à-côté qui, heureusement, n'existent plus maintenant"

Publié le - Par - Anciens

Alain Giresse nous fait (re)vivre les durs voyages européens des Girondins de Bordeaux du milieu des années 80.

Cette semaine, en direct sur RMC, dans des propos retranscrits ici par nos soins, Alain Giresse, le joueur et capitaine de légende des grands Girondins de Bordeaux des années 80, a raconté sans tabou les voyages très atypiques du parcours européen du FCGB de 1984-85, jusqu'aux portes de la finale de Coupe des Clubs Champions. Des récits incroyables ; sportifs, un peu politiques et, surtout, humains ; qu'ont pourtant bien vécu les champions de France 84 !

BILBAO (1/16ème de finale : 3-2 et 0-0)

"Notre parcours a été sportif, vous le connaissez, mais dès le premier match il y a aussi des anecdotes humaines à raconter, avec des à-côté très particuliers, assez rares, et qui heureusement - dieu merci ! - n'existent plus maintenant, à l'heure actuelle. Notre premier tour, c'est contre Bilbao, d'abord à Bordeaux. Ils sont champions d'Espagne, mais on gagne 3-2. Au retour, là-bas, il se trouve qu’à ce moment-là il y a des problèmes politiques et que la France extradait des prisonniers basques pour les redonner à la justice espagnole. Nous devions partir pour faire les quelques 350kms entre les deux villes, mais nous avions interdiction de prendre le bus, alors on prend un avion qui nous fait atterrir à Bilbao, et sur la piste il des chenillettes - oui, des tanks ! - de partout. On est encadrés par la Guardia Civil, carrément, vu que nous étions des Français venant jouer en terre basque, puis mis en sécurité dans notre hôtel. Puis on fait donc le match, 0-0 à San Mamès, et on repart... avec le bus cette fois-ci, encadrés pareil, et à chaque péage ils descendaient, au cas où il y aurait une attaque de la part des indépendantistes de l’ETA. Donc voilà (il souffle)... Et une fois arrivé à Hendaye, dans le pays basque côté français, on était soulagés ! Et ça, c’était déjà le commencement d’une campagne un peu épique...

Sur le terrain ? Je me souviens qu'en face il y avait le défenseur Goikoetxea, le grand ami de Maradona (rire), qui m'avait prédit ; enfin proposé même ; de me faire le même tacle que contre lui... C'était un boucher, oui, mais ce qui est drôle c'est que le temps a fait son œuvre et qu'après on s'est retrouvé et il m'a dit qu'il n'était pas dangereux, que c'était juste comme ça. Enfin, bon, Maradona s'en souvient de son tacle ; quand même (rire) ! Il lui avait fracassé la cheville. En tout cas, nous, ce match-là à Bilbao, on l’avait bien joué, on avait été solides. Mais, surtout, Dominique Dropsy - le pauvre, paix à son âme - nous avait fait un match héroïque, car on avait été assiégés parfois. Mais on avait tenu le coup en les contenant et en ayant un peu le ballon, même si nous n'avions pas marqué. Mais cette année-là, c’était la période où on était au summum, où on se sentait forts."

BUCAREST (1/8ème de finale : 1-0 et 1-1)

"Encore une fois, contre ces Roumains, on reçoit les premiers. On gagne 1-0. Et au retour, là-bas, lors du second match, à l'extérieur, on sent tout d’un coup, dans la rencontre, qu’on monte en puissance. Je me rappelle m'être dit : 'Ils sont morts là, on les tient’. Et c'est ce qui est arrivé : on les a tenus. On les a usés, et sur ce match-là on a senti vraiment qu’on passait au-dessus avec une facilité de faire les efforts ensemble sur le terrain, alors qu'eux ne pouvaient pas suivre le rythme qu’on imposait au match. Ensuite, il y a eu un sacré déplacement ; encore à l'Est. Et les pays de l'Est, à l'époque, c'était tout sauf fair-play ; et ça le président Claude Bez l'avait compris depuis notre élimination de 82 à Craiova, en Roumanie."

DNIEPROPETROVSK (quart de finale : 1-1 et 1-1, qualif' aux tirs au but)

"Contre les Ukrainiens, on fait 1-1 à l'aller, à Bordeaux. Et le retour... Vous voulez les détails (rire) ? D'accord ! D’abord, pour commencer, à cette époque-là, la ville de Dniepr est interdite aux étrangers, donc l'UEFA a accepté qu'on doive aller jouer en Crimée, à Krivoï Rog. Ensuite, les Pays de l’Est, et notamment ceux de l’Union Soviétique, n’acceptaient pas les avions étrangers, donc ce sont eux qui envoyaient leurs modèles Tupolev pour venir nous chercher. Donc voilà, vous avez déjà le début du contexte. Alors, je vous assure que c'est vrai, le président Claude Bez a dit : ‘Pas question que je prenne un avion russe ! Nous prendrons un avion français, affrété par Air France’, et il n’en a pas démordu. En plus, niveau sécurité, les Tupolev... il valit mieux éviter (rire). Donc, nous sommes partis un lundi matin de Bordeaux et il fallait faire une escale à Kiev, parce que Kiev c’est là où nous devions aller faire les documents de police, les formalités, car à Krivoï Rog on ne pouvait plus. Or, il se trouve que quand on descend de l’avion, l'après-midi, ils nous disent qu’il y a un problème et qu'on ne peut pas repartir car il y a du brouillard sur Krivoï Rog. Donc, ils nous disent de dormir à l’hôtel, à Kiev, avant de partir le lendemain vers la Crimée. Et ça, le coup du brouillard, c’est la première information que l’on a quand on arrive à Kiev ; alors qu'on est en mars et qu'il neige.

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Ensuite, le lendemain matin, on descend avec nos valises, nos sacs. On est le mardi, la veille du match, et on nous dit qu’il y a toujours du brouillard et qu'il faut attendre l'après-midi. Notre entraîneur, Aimé Jacquet, nous emmène alors nous entraîner dans un gymnase, car dehors il neigeait et qu'on ne pouvait donc pas s'entraîner. Mais il fallait bien qu'on fasse quelque chose... Ainsi, après cet entraînement du matin, le repas et la sieste, on redescend avec nos sacs, pour partir vers la Crimée ; et on nous explique qu'il y a toujours du brouillard et que l'avion ne peut pas y aller. Là, ça prend vraiment des proportions... Il y a de l’inquiétude. Parce que le lendemain, le mercredi, c’est le jour du match. Mais ils nous proposent alors un train de nuit pour faire Kiev - Krivoï Rog (rire). Et là, le président Claude Bez rentre vraiment dans l'histoire et s’occupe de l’affaire en disant : ‘On arrête, fini de rigoler'. On est dans ces grands hôtels soviétiques, avec des grandes salles, et le président Bez est au milieu avec les gens du comité directeur. Il se chauffe un peu à la boisson locale et il commence à s’énerver un petit peu...

On en arrive alors au point où le haut représentant du ministère des sports soviétique arrive et où Claude Bez dit à l’interprète : ‘Dites-lui que c’est un con’. L’interprète répond qu'il ne peut pas le dire, sinon il termine en Sibérie (rire). Alors, le président Bez dit : ‘Bon, puisque c’est comme ça, on rentre’. Et alors là... Oh ! Moi j’apprends ça, je fais venir tous les joueurs, toute l'équipe, dans ma chambre, et je leur explique le problème avec le président qui menace de rentrer. Eux, ils me disent qu’ils ne peuvent pas, quoi qu'il se passe, repartir comme ça, et perdre sur tapis vert. Ils veulent y aller, peu importe comment : en vélo, en charrette, peu importe ! Donc je redescends, et là le président il était très énervé, alors comme ce n'était pas évident de lui parler je vais voir Madame Bez et je lui explique qu’il faut qu’elle lui parle car nous, les joueurs, on ne peut pas repartir comme ça, sans aller défendre nos chances.

Finalement, à force de discussions, tout le monde accepte qu'on y aille. Sauf qu'on se retrouve quand même, le mardi soir, à recoucher à Kiev. Et puis le lendemain matin, les pilotes d’Air France partent seuls pour Krivoï Rog, en ayant avant cela tout négocié avec des commandants de bord soviétiques, puis ils reviennent vite en nous disant... qu’il n’y a pas le moindre brouillard et qu'il fait soleil (rire) ! Donc nous, très vite, on embarque, et on arrive à 14h là-bas. En plus, il faut préciser que les gens de la tour de contrôle de Krivoï Rog ne parlaient pas Anglais, donc il fallait qu'un commandant de bord soviétique traduise en Russe les ordres pour qu'on atterrisse. Enfin, voilà, ce fut très sympathique encore (sourire) ! Une fois sur place, nous, on mange en vitesse, avec le coach Jacquet et son adjoint Bernard Michelena plus tout le staff qui font le service, pour aller après au match, qui était à 18-19h. Mais, au final, la question c'est : 'Comment on joue après tout ça ?'... Dans des situations comme ça, il y a deux cas de figure : ou vous êtes complètement laminés et vous êtes amorphes, ou vous avez une équipe qui a du caractère, un mental et qui se mobilise. Et nous, vu qu'on voulait défendre nos chances sur le terrain, on était mobilisés, alors on a puisé dans nos ressources sur le plan psychologique en se disant : ‘Tout ce qu’ils nous ont fait, ils vont le payer’. Du coup, c’est dans cet état d’esprit qu’on est rentrés sur le terrain, alors qu'on aurait pu être écrasés, balayés par tout ça. Mais nous, non, au contraire ! On a su affronter cette adversité en se disant qu’on allait tout mettre et qu'on verrait si ce serait suffisant ou pas. Alors on l’a fait, on a réussi, et on l’a emporté, aux penaltys."

Lire aussi, sur le même sujet, et toujours narré par Monsieur Giresse sur RMC :

- la genèse du grand FCGB de Claude Bez ;
- le récital d'Alin Giresse contre Split, en 82 ;
- les anecdotes de Gigi sur Fernando Chalana, buteur décisif de la séance de tirs au but à Dniepr ;
- les regrets de Giresse concernant la demi contre la Juve ;
- le focus du petit prince de Lescure sur la force du Bordeaux de 84-85 ;
- son sentiment de malaise en sachant que si Bordeaux avait joué la finale de la C1 cette année-là il aurait pu vivre le drame du Heysel de très près.