Modeste : histoire d'un gâchis

Modeste : histoire d'un gâchis

Publié le - Par - Anciens

Recruté par défaut, mal intégré, trop vite condamné par les supporters, mis aux oubliettes, prêté avec succès au SC Bastia puis transféré en Allemagne et aujourd’hui... regretté, malgré un caractère pas vraiment facile, le futur ex attaquant bordelais Anthony Modeste n’aura cessé de faire débat pendant 3 ans. Verdict ?

Nous sommes à l’été 2010. Alors que Bordeaux est encore tout sonné par les 6 derniers mois catastrophiques de l’ère Blanc, où le club sera passé de la 1ère à la 6ème place, échouant aussi en finale de la Coupe de la Ligue contre Marseille et se faisant éliminer de manière frustrante par Lyon en quart de finale de la Ligue des Champions, l’arrivée de Jean Tigana (sans staff), après 4 ans d’inactivité, à défaut d'être particulièrement attrayante, marque une volonté de retrouver la rigueur et l’efficacité. Venu sans poser de conditions, pour aider « son » club et prendre un poste dont personne ne voulait, l’ancien coach de Monaco et Fulham ne dispose pas de grands moyens pour recruter, même si l’actionnaire M6 lui offre la possibilité de garder les Carrasso, Trémoulinas, Diarra, Fernando, Plasil, Wendel, Gourcuff, et Cavenaghi. Chamakh étant, lui, parti libre à Arsenal.

Le remplacement du Franco-Marocain sera d’ailleurs le grand refrain de l’été… Atténué cependant par les bons résultats des matches amicaux (notamment une victoire au « Tournoi de Paris » grâce à des succès contre l’AS Rome et le FC Porto), la forme de Geraldo Wendel (5 buts, 2 passes décisives en préparation), les bonnes dispositions de Yoann Gourcuff (1 but, 2 passes) et, surtout, par le retour de Fernando Cavenaghi (3 buts, 2 passes), mis au placard sur la fin par le « Président ». Mais quand arrive la compétition, la vraie, la défaite à Montpellier (0-1) en ouverture du championnat fait prendre conscience que l’attaque bordelaise ne pèse pas assez et a besoin d'un renfort. Conclu en quelques jours, bien que les contacts aient été entretenus pendant l’été, le transfert d’Anthony Modeste, en provenance de Nice, pour 3.5 millions d’euros et un contrat de 4 ans, est effectif à la mi-août. A 22 ans, auréolé d’un statut d’international Espoirs en puissance et d’une saison pleine lors de son prêt en Ligue 2 à Angers SCO (20 buts, 2ème meilleur buteur derrière Olivier Giroud, alors à Tours), celui qui prend le N°22 endosse, malgré lui, l’étiquette du « remplaçant de Chamakh » et même, aux yeux de certains, celle du "nouveau buteur de l'équipe" (ce que n'a jamais vraiment été Chamakh, qui avait d'autres qualités par ailleurs).


Les sifflets de l’incompréhension

Une étiquette qui s’accompagne vite d’un statut de titulaire par défaut dans le dispositif de Tigana, du fait des départs tardifs de Cavenaghi (en prêt à Majorque) et de Gourcuff (vendu 22 millions d'euros à Lyon), l'un et l'autre en froid avec les méthodes musclées et les non garanties d'être titulaires indiscutables dans le 11 de « Jeannot ». Car, même si Maazou (prêté par le CSKA Moscou) et Ben Khalfallah (venu de Valenciennes) sont recrutés dans la dernière semaine du mercato pour compenser ces départs pas forcément prévus à la base, c’est Modeste qui donne satisfaction. Une satisfaction toute relative il est vrai, car malgré un but, celui de l’égalisation contre Marseille à la 88ème, pour sa première titularisation (4ème journée) et 11 autres par la suite (9 en Ligue 1 et 2 en Coupes) – plus 4 passes décisives – le bonhomme reçoit plus de critiques que de compliments et beaucoup plus de sifflets que d’applaudissements. On l'accuse notamment de marquer trop de ses buts sur penalty (4 sur 5 tentés)... Ce qui est tout de même un comble quand on voit la "réussite" des Girondins dans ce domaine depuis des années !

Meilleur buteur - et de loin - d’une équipe au jeu extrêmement pauvre, minée par des problèmes extra sportifs (recrutement avorté de Gameiro en janvier, insultes de Maazou aux supporters dans la presse, flop total du prêt d’André, conflit dans le vestiaire entre Tigana, son adjoint Michel Pavon – qui démissionnera en mars – et les joueurs, hospitalisation de l’entraîneur des gardiens, Dominique Dropsy, pour une leucémie) le jeune homme, qui fête ses 23 ans en deuxième partie de saison et qui ne dispute que sa première saison pleine dans l’élite, cristallise sur son seul cas beaucoup de reproches imputables à l’ensemble du collectif, et plus particulièrement aux joueurs d’expérience comme Wendel, Diarra, Planus ou Chalmé, qui passent tous à côté de leur saison, laissant Carrasso, Fernando, Plasil, et même parfois Modeste, porter le très fragile édifice marine et blanc  Jusqu’à une 7ème place miraculeuse et presque trompeuse sur le contenu de la saison.


Relancé à Bastia

Passé cette première saison, somme toute assez bonne sur le plan individuel mais pourrie sur le plan collectif et humain, le mal est déjà fait. Moins concerné dans le jeu et l’implication sur le terrain, hermétiquement fermé aux sollicitations des supporters et de la presse, Modeste fait davantage parler de lui en dehors des terrains et, qui plus est, en mal. Écartè du onze type par le nouvel entraîneur, Francis Gillot, qui relance avec succès Yoan Gouffran, fantomatique depuis 3 ans sur le côté droit, en l'installant au poste d’avant-centre, Modeste marque tout de même 3 buts et donne 1 passe en quelques bouts de matches avant d’être prêté à Blackburn en Angleterre où il ne jouera pas plus lors de la deuxième partie d’une saison 2011/2012 complètement ratée pour lui, et pendant laquelle Bordeaux (5ème du classement final, avec Gouffran à 14 buts) se sera refait la cerise, sans lui.

C’est donc assez logiquement que, n’entrant pas vraiment dans les plans de Gillot pour 2012/2013, il se trouve un nouveau challenge : un prêt chez le promu corse de Bastia en l’occurrence, où Frédéric Hantz l’installe comme l’attaquant de pointe référent et le met dans les conditions tactiques et mentales propices à sa réussite. Le résultat est probant : 15 buts et 3 passes décisives en 36 matches de Ligue 1 (et même 17 réalisations en 38 sorties en comptant les coupes) pour Modeste, un maintien assez aisément acquis pour des insulaires audacieux, où Thauvin et Khazri se révèlent et où Rothen et Maoulida se refont une jeunesse. Bref, tout ce qu’il fallait pour que le garçon retrouve le sourire, lui qui ne cesse de rendre hommage à la proximité de son entraîneur et à la fameuse confiance qu’il lui a accordée.


« Hors de question de rester avec un coach qui ne me faisait pas confiance »

Pendant ce temps, sans Modeste, Bordeaux a eu du mal offensivement ; vendant Gouffran (12 buts en 27 matches depuis août) fin janvier sans vraiment le remplacer, sinon par un jeune uruguayen de 19 ans ; et n’a finalement dû son salut qu’à l’explosion de Cheick Diabaté, auteur de 10 buts sur les 9 derniers matches de la saison (18 réalisations en 35 matches au total), qui leur a donné la Coupe de France et a sauvé leur exercice 2012/2013 avec un titre attendu depuis 26 ans et une qualification en Coupe d’Europe. Suivies de loin, les performances de Modeste avec le Sporting ont donc donné bien des regrets à ceux qui l’avaient sifflé et insulté, entraînant aussi de sacrés retournements de vestes… Et une colère démesurée - au moins aussi grande que celle envers le joueur lors de sa première saison en Gironde - lorsque le président bordelais, Jean-Louis Triaud, annonce son transfert vers Hoffenheim, 16ème sur 18 de la dernière Bundesliga, sauvé uniquement à l'issue d'un barrage aller-retour contre le 3ème de D2, tel que le veut la règle Outre-Rhin.

Arrive, enfin, la dernière interview, très révélatrice, du principal intéressé, qui déclare ce samedi au journal "L’Équipe" :

« Je suis quelqu’un qui marche à l’affectif. J’ai eu le coach d’Hoffenheim au téléphone et j’ai vraiment senti son envie de me compter dans son effectif. Tout le contraire de Bordeaux finalement. (…) Le président m’a dit que j’avais fait une bonne saison en prêt, à Bastia, et qu’apparemment le coach comptait sur moi. Mais moi, ça ne me convient pas trop. (…) Comme ce n’était pas clair, j’ai pris la décision moi-même. (…) A Bordeaux, on ne me montre pas le désir de m’accueillir vraiment dans l’équipe. Moi je ne suis pas quelqu’un qui fait des histoires, mais il était hors de question de rester avec un coach qui ne me faisait pas confiance ».

Anthony Modeste.

Meilleur sans vraie concurrence

Il est loin le temps du joueur qui déclarait, en janvier 2010, ne pas être assez performant et qui demandait à Bordeaux de recruter en attaque pour avoir de la concurrence, ou celui de l’attaquant aux dents longues qui, en février 2011, voulait assumer à lui seul le match nul (0-0) ramené de Lyon - pourtant un bon résultat - sous prétexte qu’il avait perdu un face à face contre Hugo Lloris. La remise en cause ne semble donc plus être au programme pour Anthony Modeste, qui attendait qu’on lui garantisse un statut de titulaire indiscutable pour son retour en Gironde. Visiblement, partir comme le « vulgaire » soutien de Diabaté dans un 4-4-2 et tenter de gagner ou de consolider sa place dans un club jouant la Coupe d’Europe et où la concurrence se nomme Diabaté, Rolan, Saivet, Bellion, voire Jussiê (s’il reste), n’était pas au goût de l’ex-Angevin.

Ainsi, au lieu de le relancer, son prêt réussi à Bastia l’a peut-être ramolli ? A 25 ans, et avec de telles prétentions quant à son statut dans une équipe, il semble donc, pour l'instant, se « condamner » à rester l’attaquant N°1 dans un club de la « colonne de droite ». Un choix autant respectable que critiquable, mais qui rend, quand on y réfléchit, la pilule de son départ beaucoup plus facile à avaler pour les Girondins et leurs supporters. Surtout, pour un montant équivalent à celui déboursé pour le recruter il y a 3 ans, et alors qu'il n'avait plus qu'un an de contrat et n'était, sans doute, pas parti pour prolonger.

Malgré tout, un sentiment de gâchis prédomine. Car le niveau pour être titulaire à Bordeaux, Anthony Modeste doit largement l’avoir. En termes de qualités footballistiques intrinsèques, il est peut-être même bien meilleur que Cheick Diabaté. Mais, à la différence du géant malien, né en 1988 comme lui, qui a dû ronger son frein et travailler pour faire taire les critiques et devenir l’attaquant titulaire des Girondins, l’ex espoir à fini par lâcher. La faute à un peu tout le monde, mais d’abord la sienne, au moins sur la fin. Espérons désormais que l'étranger lui fasse du bien, comme à d'autres avant lui, car il a, n'en déplaise aux mauvaises langues, tout ce qu'il faut pour y réussir, surtout en Allemagne.